Paul: « J’espère pouvoir dire à juste titre que cette expérience m’a changé pour le meilleur ».

Paul: « J’espère pouvoir dire à juste titre que cette expérience m’a changé pour le meilleur ».


Je m’appelle Paul ADAM et je suis depuis deux mois volontaire du programme de microfinance NIRIEN WAIRE, développé par AIME. Alors que mon expérience touche à sa fin et qu’il ne me reste que deux jours à Silico Creek, j’entame ce petit article, qui me permettra de faire le point sur ce que j’ai eu la chance de vivre ici au Panama, dans le bien comme dans le mal en cet été 2016. Je tenterai de décrire brièvement le programme, de manière non exhaustive la population Ngobe et sa culture, et enfin de mettre l’accent sur mon expérience personnelle qui fut pour moi passionnante et qui, je l’espère, pourrait aider de futurs volontaires ou amateurs du programme à mieux comprendre ce que nous vivons ici.
Tout commença à HEC Montréal, sur l’étroite mezzanine qui surplombe la cafétéria, d’où l’on peut paresseusement contempler les arbres en tentant d’oublier les travaux à rendre et les examens à venir. Un ami m’avait parlé d’une réunion d’information de l’association NOVA, qui présentait deux missions humanitaires en Tanzanie et au Panama. Par curiosité je m’y rendis, sans attentes particulières. Renaud Miniaou, co-président de AIME, était présent. Je fus très vite conquis, tant par l’aspect de la microfinance, domaine passionnant, que la beauté du village mais aussi par cette opportunité de travailler mon espagnol, de sortir de ma zone de confort tout en restant dans mon budget. J’en ai vite parlé à Antoine Desbonnets, un ami qui partage les mêmes intérêts et nous postulâmes. Très rapidement, après quelques entretiens, nous étions sélectionnés !
A partir de là ; le Temps, pour une obscure raison passa très vite. Nous récoltions des fonds, préparions notre voyage et révisions tant bien que mal car les examens aussi s’approchaient au galop. Avant d’avoir le temps de dire « comptabilité de gestion », je descendais avec Antoine du minibus bondé et je posai le pied dans l’herbe gorgée de vie et d’eau du sol Panaméen.
Silico Creek est un petit village indigène de la comarca Ngobe Bugle dont les 300 habitants, issus à l’origine d’une fratrie qui s’installa dans les années 60, vivent paisiblement. C’est un endroit magnifique où les fortes pluies finissent toujours par noyer les chaleurs les plus étouffantes. La vie s’y écoule comme le petit ruisseau qui y passe, tranquille et immuable. Ici, on dit que le plus important n’est pas l’heure à laquelle on arrive, mais le fait d’être là.
Heureusement, Silico Creek ne va nulle part. C’est plutôt le monde qui vient à elle. En 1997 fut construite une route nationale traversant la comarca et coupant Silico Creek en deux. C’est la nouvelle accessibilité du village et ses promesses qui guidèrent Renaud ici la première fois. Il avait eu l’intuition que des microcrédits y seraient pertinents. Quelle riche idée ce fut ! Les différentes familles s’étaient déjà organisées en une coopérative du nom de SOLARY : parfaite structure pour démarrer le projet. D’autant qu’ici, dans la comarca, les règles sont différentes du reste du Panama : la Terre, l’Eau et la Nature n’appartiennent à personne, ou plutôt à tous. Tous les indigènes y ont droit et pour une banque classique, il est impossible d’avoir une garantie foncière. Pour cette raison et bien sûr la précarité financière de la population indigène, il est très difficile ou très cher d’obtenir un prêt, alors que tout reste à faire.
Grace aux efforts unis d’une population avide d’apprendre et de volontaires motivés (une trentaine jusqu’à ce jour), le projet s’est développé, tant dans sa structure que dans son rayon d’action. Aujourd’hui, après quatre ans de travail et de défis, nous avons œuvré dans six régions différentes de la comarca, des villes et des villages dont la population, avant cela, n’avait accès à aucun service financier. La méthode est simple et pertinente : nous ouvrons une nouvelle promotion et nous rendons dans la ville ; nous allons ensuite à la rencontre de la population et expliquons le but du programme et ses conditions. Les entrepreneurs intéressés s’inscrivent en s’organisant en groupes dits « solidaires ». Il nous reste à étudier chaque cas en détails, à l’évaluer et à le présenter à un comité de sélection qui octroie ou non les prêts demandés, jusqu’à la délivrance des chèques. J’ai eu la chance, en travaillant deux mois pour SOLARY, de participer à toutes les étapes de ce processus et je dois dire que je suis encore fasciné par la portée de ce que l’on fait. Le principe même de la microfinance est génial : donner à des populations dans la précarité les outils pour se développer ; pour augmenter leur niveau de vie, pour atteindre leurs objectifs de manière durable, concrète et en considérant toutes les dimensions (économiques, sociales et environnementales). Pour moi, la promesse est simple et pourtant d’un telle portée ! Un levier, une contrepartie à la machine forcenée du capitalisme et aux inégalités grandissantes qu’elle creuse inlassablement, s’enfonçant peu à peu dans l’absurdité et le superflu. Il est plus que temps d’aplanir le terrain, de respecter la Terre et les gens qui y ont grandi. C’est ce message brillant d’espoir que je ramène avec moi, toutefois terni par la tristesse de partir et par la frustration de ne pas en avoir fait plus.
J’aurais, malgré la brièveté de ma mission, énormément appris, tant sur le niveau humain que dans le domaine de la microfinance. J’espère pouvoir dire à juste titre que cette expérience m’a changé pour le meilleur, que j’ai gagné en ouverture d’esprit et que je connais mieux les facettes de ma personnalité à améliorer. Tout cela grâce aux nombreuses erreurs que j’ai pu faire, qui maintenant me paraissent autant d’opportunités d’apprendre.
Avant de tout vous raconter, il convient de parler plus en détails de la culture ngobe et des subtilités sur laquelle elle se base. En premier lieu, certaines notions comme l’intimité, la propriété et pourtant le partage sont admises et parfois opposées aux valeurs européennes et américaines dans lesquelles la plupart des volontaires ont grandi, moi y compris. Je ne donnerai qu’un exemple concret, celui de la nourriture. Payer un loyer n’existe pas dans la comarca, la Terre étant pour tous. Par conséquent, se nourrir est le coût principal de la vie chez les Ngobes. Un invité se doit donc de participer à l’achat des vivres, par exemple payer un repas sur trois à la famille, malgré un montant de séjour fixé au préalable. Cela ne pose pas problème si l’invité en est avisé. C’est cela même qui est beaucoup plus subtil: dans cette culture, beaucoup de choses sont tacites. Les règles de bienséances en particulier. On ne dit pas quand un comportement dérange, ou quand cela ne se fait pas. On utilise plutôt quelque chose que Mariane, ma chef et guide dans cette aventure, a appelé des signaux faibles. En pratique, un nouvel arrivant non avisé doit savoir se taire et observer activement le mode de fonctionnement culturel, afin de ne pas sauter dans la mare les deux pieds dans le plat, tout simplement car personne ne lui dira, et qu’il peut continuer tous les jours à agir irrespectueusement et ce malgré toute la bonne volonté du monde.
C’est ici que j’entre en scène, moi et mon tempérament extraverti et tonitruant. Pour moi, le but étant de partager le plus possible, j’ai beaucoup parlé quand j’aurais dû me taire et beaucoup agis avant de savoir. Armé de cette confiance en soi que les bavards étalent à outrance, j’arrivai en terrain miné, parlant trop ou trop fort. Sans pour autant être une excuse, tout cela était pour moi une première expérience interculturelle, et je ne savais pas -à cause de ce silence chargé de sens de cette culture- à quel point je pouvais être dans le faux.
Une autre difficulté à laquelle je me heurtai fut le jeune Milciades, alias Mili, autre membre de la coopérative qui fut chargé de nous accompagner. Antoine et moi partions pour une nouvelle mission : la promotion du programme dans la ville de Bisira, loin de Silico Creek. Ce timide et introverti Ngobe avait pour rôle de faciliter le contact avec la population et de nous aider à mener à bien le projet, tout en apprenant lui-même les tenants et les aboutissants du programme. Malheureusement (j’écris cela avec triste regret aujourd’hui) Mili désapprouva rapidement certaines de nos actions et habitudes et, fidèle à sa culture et à son tempérament, ne dit rien, ne nous permettant pas de nous en rendre compte. Progressivement, une relation malsaine, passive-agressive s’installa entre lui et moi, ayant des caractères très opposés. Cette sorte de cercle vicieux finalement éclata en une dispute brève mais catégorique : travailler ensemble n’était plus envisageable.
Je n’épiloguerai pas sur cet incident, tout simplement car je ne suis pas objectif. Je donnerai toutefois une bonne excuse à chacun. Mili est encore jeune et inexpérimenté au sein de la coop et il devait gérer deux amis français tout en faisant avancer le programme. De notre côté, Antoine et moi étions un peu perdus sans le savoir. Nous n’avions eu qu’une semaine (de formation qui plus est) pour apprendre à connaitre la culture à Silico Creek avant de partir pour Bisira avec Mili qui ne disait pas tout.
Il parait évident aujourd’hui que le programme a besoin de plus former les nouveaux arrivants à la culture locale. Au-delà de conversations et d’anecdotes, un réel cours qui permettrait aux volontaires d’avoir une idée de la grande subtilité des mœurs ici. Evidemment, beaucoup avant moi ont parfaitement relevé ce défi en apprenant par eux-mêmes, ce qui très franchement m’exaspère, je ne suis pas très fier de moi.
Il va sans dire que j’ai quand même eu un certain succès, parfois. En deux mois, on apprend à connaitre les gens qui eux aussi, petit à petit, vous perçoivent différemment. Bien entendu, c’est un processus long, très long à Silico Creek où les choses prennent leur temps. Ce sont les enfants qui donnent la plus grande confiance le plus tôt. Ils sont habitués aux volontaires et la nouveauté à leurs yeux n’est que source d’intérêt, jamais de crainte. D’autres personnes, d’un naturel bienveillant, nous accompagnent doucement, nous donnent des chances de faire nos preuves et se montrent indulgents quand ils le peuvent. Mais pour certains, c’est une autre paire de manches ! Leur respect, leur considération ou même leur conversation se méritent. Un volontaire n’est pas à sa place tant qu’il n’a pas prouvé sa bonne foi. Ce sont ces combats qui, à la fin sont les plus gratifiants. Quand un regard satisfait, quelques mots échangés ou un maigre gage de confiance suffit à transformer une journée normale en triomphe, le travail de longue haleine récompensé. C’est la magie du peuple Ngobe mais aussi ma plus grande frustration aujourd’hui : alors que le Temps me rattrape, j’ai enfin réussit à construire des relations solides avec certains. J’ai eu des conversations tellement agréables, tellement riches que j’ai l’impression d’avoir seulement gratté la surface ! J’étais un intrus à l’espagnol bégayant en arrivant et aujourd’hui on me raconte sa journée, m’explique les ragots, m’invite chez soi et me confie ses enfants. Je suis, dans une certaine mesure évidemment, accepté par ces gens que j’aime de plus en plus. Le Temps est décidemment sans scrupule.
Malgré tout j’ai vécu quelque chose de grand cet été. Cette expérience m’a sortir de mes gonds. J’ai rencontré des personnes formidables qui vivent de très peu mais nourrissent le désir de grandir et d’améliorer le niveau de vie de leur familles. J’ai eu la chance d’avoir les outils pour les aider, et d’être sur place pour les voir récolter les fruits de leur labeur. La microfinance est la manière la plus pertinente que nous ayons pour changer les choses. Développons-la, pour un monde meilleur, sans contrepartie. Rien ne se perd, tout se crée et tout prend forme…
C’est ici que j’aimerais clore ce petit témoignage. J’aurais peut-être un peu débordé par moments, mais vous comprendrez l’importance de certains détails dans un tel travail. En guise de conclusion, je tiens à remercier Mariane, Manon et Arnoldo, l’élite de SOLARY et de AIME, des personnes riches d’expériences et de bienveillance qui continueront de m’inspirer. Mon grand ami Antoine bien sûr, qui m’aura contre toute attente supporté sans ciller pendant deux mois (un exploit selon ma famille). Evidemment, les habitants de Silico Creek et de Bisira, que j’ai côtoyé, observé et apprécié sans me lasser grâce au programme NIRIEN WAIRE et enfin toi, lecteur intéressé, pour avoir lu tout cela jusqu’au bout. Merci bien.

Paul Adam.

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