Table des matières

Introduction

Ces dernières décennies, un phénomène contradictoire apparaît au Népal : le nombre d’orphelinats dans le pays augmente rapidement, alors même que le nombre d’orphelins, lui, reste stable. L’étrangeté de la situation s’accentue encore lorsque l’on réalise que 90% des orphelinats sont situés dans des zones très touristiques (1), et que la grande majorité des enfants y résidant ne sont en fait pas véritablement orphelins (85% des enfants vivant au sein des orphelinats du Népal ont au moins un parent encore en vie) (2). 

La raison qui se cache derrière ce phénomène en apparence étonnant est la popularité croissante à travers le monde du “volontourisme”, forme de privatisation du bénévolat qui permet d’allier vacances et volontariat. Si le volontourisme peut au premier abord apparaître bénéfique, en développant une nouvelle forme de tourisme plus responsable et solidaire, il entraîne dans les faits de multiples dérives. Dans le cas du Népal par exemple, ces “orphelins de papiers” sont parfois kidnappés  et intentionnellement maltraités (3) pour servir de vitrine et vendre des séjours de volontariat à prix exorbitant à des touristes occidentaux. 

Ce phénomène du volontourisme, qui devient de plus en plus l’objet d’études aux regards critiques depuis une vingtaine d’années, est difficile à décrire. Il existe une multitude de définitions différentes car sa caractérisation a évolué ces dernières décennies. Ainsi, si les premiers chercheurs à s’intéresser au volontourisme, durant les années 90, posaient en général un regard bienveillant sur son développement en en soulignant les avantages, le tableau se noircit dès le début des années 2000 alors que les dérives du phénomène deviennent plus apparentes. En France, le volontourisme n’attire vraiment les regards qu’une dizaine d’années plus tard. Cette évolution des études sur le phénomène a donné naissance à une grande diversité de tentatives de définitions; toutefois, la plus acceptée reste bien souvent celle donnée par le sociologue S. Wearing en 2001 dans son ouvrage Volunteer tourism : experiences that make a difference (4) :

The generic term “volunteer tourism” applies to those tourists who, for various reasons, volunteer in an organised way to undertake holidays that might involve aiding or alleviating the material poverty of some groups in society, the restoration of certain environments or research into aspects of society or environment

L’évolution des mentalités concernant le volontourisme a donné naissance à d’autres définitions de la notion, qui s’attachent à mettre plus en avant ses dérives. La définition de France Volontaire, organisation reconnue par l’état encadrant le monde de l’humanitaire, est la suivante (5) : 

Forme de tourisme conjuguant voyage et engagement volontaire, le volontourisme promet à des individus désireux de s’engager pour une cause, la découverte de nouvelles cultures tout en venant en aide à des communautés locales. Si les intentions de départ paraissent louables, dans les faits, des organisations proposent des séjours payants dont le modèle économique repose sur les profits tirés de cet engagement volontaire, bien souvent au détriment de l’intérêt général. Jouant sur la quête de sens des personnes en désir d’engagement, ces pratiques dérogent aux principes de qualité du volontariat. Cette “marchandisation” du secteur du volontariat entraîne des dérives dont les effets peuvent être plus ou moins graves pour les communautés d’accueil comme pour les personnes participant à ces séjours.

Ces définitions permettent d’élaborer un premier portrait du “volontourisme” (ou “volunteer tourism” en anglais). Pour le compléter, il convient d’évoquer quelques traits qui le différencient du volontariat en développement international (6). Ce dernier se réfléchit sur le long terme; les volontaires ont donc souvent des compétences précises préalables et sont envoyés pour une durée conséquente (au moins plusieurs mois) avec des objectifs prédéfinis. Le volontourisme, à l’inverse, répond à une logique de marchandisation du secteur de l’humanitaire : il est guidé par le profit, ses activités sont moins encadrées et il y a moins d’objectifs de développement ou d’impact clairs.

Les organisations mettant en place ces programmes de volontourisme (parfois appelées VTOs, Volunteer Tourism Organizations) peuvent être de formes variées. Compagnies privées, ONG, associations de charité, universités, agences de tourisme, organisations religieuses ou gouvernementales (7)…

Le volontourisme est un phénomène qui naît à la fin du XXème siècle, à la suite de la création des premières organisations de volontariat international dans les années 1950 (les Peace Corps outre-atlantique, le Voluntary Service Overseas au Royaume-Uni, etc). Il s’impose véritablement à partir des années 2000, profitant d’une succession de crises et catastrophes humanitaires qui captent l’attention du monde, comme le tsunami de 2004 en Thaïlande (8). Une étude de 2008 estime que près de 1,6 millions de personnes participent à des programmes de volontourisme chaque année. Pour Lily Baron (9), la popularité croissante du volontourisme peut s’expliquer par trois facteurs : une meilleure reconnaissance de l’actualité internationale, une inquiétude généralisée autour de l’environnement et de la pauvreté, et le désir pour les plus jeunes d’ajouter des expériences enrichissantes à leur CV. 

Il convient évidemment de ne pas peindre un tableau trop sombre du volontourisme. Il s’agit d’une forme de tourisme qui n’est pas systématiquement plus nocive que les autres ; ses intentions sont même louables. Néanmoins, reconnaître ses dérives est une étape nécessaire à la réforme du secteur afin d’envisager des moyens d’actions plus efficaces et plus responsables. Une abondante littérature scientifique existe sur le sujet. 

Quelles sont ainsi les dérives du volontourisme, en quoi sont-elles encouragées par la logique de recherche de profit qui est au cœur du secteur, et quelles réponses peut-on envisager face à ce problème ? 

Pour répondre à ces questions, il faut dans un premier temps s’attarder non seulement sur l’inefficacité structurelle du volontourisme, qui peine à avoir un impact concret sur le développement des communautés hôtes, mais aussi sur les conséquences négatives qu’il entraîne sur les sociétés qu’il prétend aider. Ensuite, un autre “mythe” du volontourisme qu’il convient de réviser est celui de la promesse de développement personnel et d’interculturalité faite aux volontaires, qui tient plus souvent du fantasme que de la réalité. Enfin, il s’agit d’identifier et d’exposer les multiples tentatives de régulation du secteur qui émergent à travers l’exemple du volontourisme en orphelinat.  

I : Une inefficacité structurelle : les impacts négatifs du volontourisme sur les communautés hôtes

L’une des promesses du volontourisme, souvent mise en avant par ses défenseurs, est de contribuer au développement des pays hôtes en y envoyant des volontaires. Cette promesse est pourtant à relativiser : l’impact sur les communautés partenaires est souvent limité, voire néfaste. En effet, le volontourisme se caractérise par une relégation au second plan des besoins des locaux, auxquels on préfère ceux des volontaires eux-mêmes. Il peut aussi être à l’origine de la création d’un cycle de dépendance économique envers les organisations de volontourisme. Enfin, il entraîne un impact culturel non désiré profond sur les sociétés hôtes, qu’il soit accidentel ou intentionnel.

A : Une relégation au second plan des besoins des locaux

Il est ainsi fréquent que les besoins des locaux ne soient pas pris en compte par les organisations de volontourisme. Pour Daniel A. Guttentag, la raison en est simple (10). Il souligne que les touristes rejoignants de tels programmes agissent rarement par pure altruisme, mais sont aussi souvent motivés par des envies de développement personnel (11). Un volontouriste interrogé par Wearing dans son étude de 2001 (12) déclare ainsi : “I think most people would be lying if they didn’t say there was some selfishness in why they were going ». La motivation principale des volontaires repose donc plus sur le développement personnel que sur le désir d’aider les locaux; pour Guttentag, les organisations de volontourisme, qui ont compris cette réalité, ignorent en conséquence les réels besoins des populations hôtes et leurs préfèrent ceux des volontaires. C’est bien la logique de marché qui entraîne cette dérive (13) : pour rester compétitives et attirer les touristes, les VTOs sont obligées de se soumettre à cet impératif. Un exemple qui tient presque de la farce vient illustrer cette réalité : celui d’un groupe de travailleurs en Equateur qui, en rentrant chez eux, découvrent un jour que des volontaires avaient repeint leurs maisons sans même leur demander leurs avis ou les en informer (14). Il apparaît alors, pour Guttentag, que des ONG sont plus à même de prendre en charge des missions de volontariat, car celles-ci ne sont pas guidées par le profit et ne mettent donc pas les besoins des volontaires au-dessus de ceux des locaux.

Ce manque d’objectifs de développement précis entraîne une inefficacité des projets entrepris. Les touristes en volontariat, souvent sans compétences et envoyés pour des durées courtes, ne sont pas à même de faire avancer des projets de développement sérieux. Cette inefficacité est reconnue par les organisations de volontourisme elles-mêmes. Dans une étude de 2004, Simpson analyse le langage utilisé pour la promotion du volontourisme par les agences qui en sont responsables (15). Elle note alors qu’on n’y retrouve que très peu de références directes au développement; on préfère à la place parler de “faire une différence” ou “faire quelque chose qui en vaut la peine” – des expressions intentionnellement vagues qui reposent sur l’émotion. Dans certaines situations, ces touristes peuvent même impacter négativement les communautés hôtes; ces dernières n’acceptent alors le volontourisme que pour sensibiliser les opinions ou récolter des dons, et non dans l’espoir d’une aide véritable. Un directeur de chantier de construction de logements sociaux au Texas déclarait ainsi, au début des années 2000 dans un article du Wall Street Journal, que les touristes volontaires accueillis les ralentissaient à cause du temps nécessaire à leur formation (16). Ce phénomène existe même lorsque les volontaires accueillis ont des compétences. Par exemple, un article décrit la situation d’une clinique au Nicaragua, dépendante d’une organisation américaine pour son financement, forcée d’accueillir des étudiants en médecine en vacance envoyés par celle-ci, qui passait trois mois par an à se préparer à accueillir les volontaires – pour une mission qui n’en durait au final qu’un seul (17).

En mettant l’accent sur les besoins des volontaires plutôt que sur ceux des locaux afin de rester compétitives dans un secteur en expansion, les VTOs favorisent donc un mode de fonctionnement qui se fait au dépens des populations hôtes. 

B : Une perturbation de l’économie locale qui entraîne un cycle de dépendance

Le volontourisme est également souvent vanté par ses défenseurs pour les avantages financiers qu’il apporte aux pays qu’il soutient. Pourtant, comme l’explique David A. Guttentag, ses effets sont parfois pervers : le volontourisme encourage en réalité une concurrence déloyale sur le marché du travail et génère un cycle de dépendance économique envers les pays industrialisés. L’un des principaux problèmes du volontariat en général est ainsi que, en fournissant une main d’œuvre gratuite de travailleurs motivés, il risque de déstabiliser les économies locales et d’empêcher l’accès à l’emploi pour les habitants. Ce phénomène est reconnu depuis plusieurs décennies : déjà en 1980, le sociologue Pearce citait ce phénomène lorsqu’il établissait une liste des jobs que pouvaient occuper les bénévoles dans l’humanitaire sans perturber l’économie hôte (18). Il a toujours été au cœur des préoccupations des ONG, qui veillent à respecter ce critère. Les VTOs, moins scrupuleuses, encouragent ce phénomène en envoyant des volontaires souvent sans compétences. Van Egen souligne ainsi dans un article critiquant les missions à courte durée (19) : ‘Short-term mission groups almost always do work that could be done (and usually done better) by people of the country they visit’. Certains secteurs de l’économie sont plus vulnérables que d’autres face à cette réalité : les travailleurs dans la construction sont ainsi souvent les plus touchés. 

Guttentag souligne également que les effets négatifs du volontourisme sur les économies locales peuvent être plus profonds encore, en encourageant une dépendance vis à vis des organisations de volontourisme (20). Dans son étude de 2001, Wearing explique qu’en assumant le rôle d’experts, les touristes volontaires encouragent une dépendance au savoir extérieur et empêchent le développement d’expertises locales. Une autre étude (21) prends l’exemple d’une organisation de volontourisme à Tijuana forcée d’établir une règle de “no-handout” entre les volontaires et les locaux, pour empêcher la formation d’un lien de dépendance autour de certains produits (nourriture), règle qui n’était pas respectée par les touristes volontaires. 

Le volontourisme est donc susceptible de déstabiliser les économies des pays qu’il est censé aider, par le biais d’une compétition déloyale sur le marché de l’emploi et de la création d’un cycle de dépendance. 

Mais ses impacts négatifs sur les communautés hôtes sont loin de se limiter au plan social ou économique. Le volontourisme peut avoir des effets plus pernicieux en ignorant les cultures locales et en créant des conflits. 

C : Une ignorance de la culture des communautés hôtes qui entraîne des conflits

Les organisations de volontourisme ont ainsi tendance à agir sans prendre en compte les règles et modes de pensées des cultures des pays hôtes, et sans réfléchir aux impacts qu’elles pourraient avoir sur celles-ci. Un article s’attarde ainsi sur l’exemple d’une organisation qui s’implante à Asebu, au Ghana (22). Son arrivée se traduit par l’émergence de conflits avec les locaux. Ceux-ci commencent par demander à répétition à l’organisation de partir, puis saccagent et vandalisent des équipements sportifs appartenant à l’organisme. Les auteurs de l’article expliquent que ce conflit naît d’un manque de communication et d’une incompréhension mutuelle. En s’installant, l’organisation de volontourisme a en effet ignoré, par méconnaissance de la culture locale, les protocoles d’entrées et canaux de discussions traditionnels, comme par exemple la mise en relation avec le “chef” ou “l’aîné” de la communauté. Les locaux ont alors pris cette absence de communication pour une insulte et s’en sont offensés. Le manque de connaissance des cultures locales des VTOs, qui agissent selon un mode de pensée purement occidental, peut donc être à l’origine de conflits. 

Une autre source de tension peut venir de l’effet de démonstration, comme l’explique David A. Guttentag. L’effet de démonstration, ou demonstration effect, est un phénomène durant lequel les locaux changent leurs comportements après avoir observé les touristes volontaires, et tentent de les imiter. Ceux-ci amènent en effet avec eux tout un mode de vie occidental – habitudes culturelles, produits de divertissement, schémas de consommation – auxquels les populations locales sont parfois étrangères. Le phénomène est reconnu et a suscité une abondante littérature scientifique, tout particulièrement dans le domaine du tourisme. Une étude de 2006, de Wall et Mathieson, montre que cet effet de démonstration du volontourisme entraîne en général des conséquences négatives : les locaux, en tentant d’imiter les modes de consommation des touristes, peuvent ressentir de la jalousie ou de la frustration (23). Dans ce même article, les auteurs soulignent que les jeunes sont les plus vulnérables face à ce phénomène, car facilement influençables. Une autre étude de 2006, de J. Clifton et A. Benson, peut être avancée pour étayer cet argument. Les auteurs de cette étude se sont penchés sur l’exemple d’un projet de recherche environnementale en Indonésie, faisant appel à des volontouristes. Ils expliquent que : “Casual displays of wealth by visitors can accentuate cultural as well as economic differences, […] leading to jealousy or aspirations particularly in younger members of the resident community”. En vendant leurs séjours de volontariat sous la forme de voyages touristiques à des occidentaux souvent fortunés, les organisations de volontourisme encouragent ce phénomène qui accroît les tensions entre locaux et touristes. 

Enfin, le volontourisme peut impacter les cultures locales par le biais de missions d’évangélisations. Il s’agit ici de projets organisés par des structures religieuses, durant lesquelles les touristes volontaires s’attachent à convertir les locaux en plus de leur travail de bénévolat classique. Dans son étude de 2001 (25), Wearing souligne que ces missions peuvent être considérées comme du volontourisme à partir du moment où elles n’impliquent pas uniquement des travaux d’évangélisation; McGehee et Andereck, dans leur étude de 2008 (26), n’hésitent pas à dire que les missions d’évangélisation seraient à l’origine de la naissance du phénomène du volontourisme. Il s’agit ici d’une volonté claire et affichée de modeler la culture des communautés hôtes selon des standards occidentaux. Wearing met en avant le fait que cette volonté d’évangélisation empêche la construction de rapports constructifs et d’échanges culturels entre locaux et touristes. De plus, McGehee et Andereck expliquent que cette forme de volontariat est généralement peu appréciée par les locaux. Dans leur étude de cas d’une mission de volontourisme à Tijuana au Mexique, ils montrent, à la suite d’entretien avec des habitants, que ceux-ci considèrent ce qu’ils appellent eux-mêmes le “god talk” (moment durant lequel les touristes les rassemblent pour leur parler de leur foi) comme un prix à payer en échange de l’aide reçue. 

Les organisations de volontourisme, par ignorance des cultures locales ou par volonté de modifier celles-ci selon des standards occidentaux, peuvent donc encourager la naissance de conflits entre communautés hôtes et touristes. 

Il apparaît donc clair que le volontourisme peut entraîner de multiples conséquences négatives pour les communautés auxquelles il prétend apporter son aide. Ses impacts positifs sont limités par le manque de reconnaissance des besoins des locaux, il encourage un cycle de dépendance économique, et l’absence de prise en compte des réalités culturelles locales est à l’origine de conflits.

Mais les dérives du volontourisme n’affectent pas que les communautés hôtes. Le phénomène peut aussi avoir des impacts négatifs sur les touristes qu’il envoie à l’étranger, ceux-ci étant souvent ignorants de la face cachée du phénomène. 

II : Le mirage des promesses de développement personnel : les impacts négatifs du volontourisme sur les volontaires

L’un des principaux ressorts de communication des agences de volontourisme pour attirer des clients potentiels est ainsi la promesse de “développement personnel” ou “d’échange interculturel”. Il s’agit de faire miroiter des concepts d’ouverture sur le monde, de gain en maturité, d’éveil de la conscience et de rencontre d’une culture nouvelle. Ces soi-disants effets bénéfiques sur le volontaire sont pourtant à relativiser. Tout d’abord car les organisations de volontourisme se structurent bien souvent autour d’un modèle fermé qui empêche de véritables échanges entre locaux et volontaires. Ensuite car loin de permettre une ouverture sur le monde, le volontourisme encourage à l’inverse une rationalisation de la pauvreté et une conceptualisation de l’autre. Enfin car il perpétue des modes de pensée néo-coloniaux. 

A : Un mode de fonctionnement fermé qui bride les échanges entre locaux et touristes volontaires

La découverte de nouvelles cultures est ainsi l’un des arguments les plus fréquemment employés par les agences de volontourisme pour vanter les mérites de leurs voyages sur les touristes volontaires. La formule figure même dans la définition du volontourisme que donne France Volontaire : “le volontourisme promet à des individus […] la découverte de nouvelles cultures”. Pourtant, dans les faits, les missions proposées aux volontaires impliquent rarement des contacts étroits entre ceux-ci et les locaux. L’échange culturel entre les deux groupes est donc bien souvent très limité, voire inexistant. Cet état de fait est démontré par les chercheurs Esi Akyere Mensah, Elizabeth Agyeiwaah, et Felix Elvis Otoo dans leur article Re-conceptualizing volunteer tourism organizations roles: A host perspective (Tourism Management Perspectives, 2021) (27). Ils s’appuient sur une étude approfondie de la communauté rurale de Asebu, au Ghana, qui accueille un programme de volontourisme. Leurs résultats viennent d’entretiens avec plus d’une cinquantaine d’individus. Il en ressort que l’organisation de volontourisme étudiée joue un rôle majeur en tant qu’intermédiaire dans les échanges culturels entre volontaires et locaux (28). Ces échanges étaient donc étroitement contrôlés par les employés de l’agence, et ne laissaient que peu de liberté aux volontaires pour interagir naturellement. Ce rôle d’intermédiaire était pris à la fois pour protéger les volontaires (les auteurs de l’article citent des exemples de harcèlement sexuels de la part de certains locaux à l’encontre de volontaires féminins qui auraient motivé cette politique) mais aussi à cause de la barrière de la langue, qui empêchait le développement d’échanges complexes (29). 

Il en ressort que si les espaces de rencontre entre volontaires et locaux étaient nombreux (marchés, églises, établissements publics), leurs interactions étaient superficielles. Les volontaires étaient totalement dépendants du personnel de l’agence, et étaient systématiquement forcés  de passer par eux, ce qui contribuait à leur isolation. Les auteurs notent aussi que les volontaires étaient de toutes manières souvent peu motivés à l’idée d’aller par eux-même à la rencontre des locaux. Il en ressort donc que les échanges culturels et émotionnels sont très limités entre les deux communautés, et que les locaux décrivaient souvent les volontaires comme étant “fermés”. Pour les auteurs de l’article, cet état de fait est le résultat d’un protectionnisme trop zélé de l’agence de volontourisme. Ce protectionnisme est le résultat d’une certaine perception des volontaires, qui sont considérés comme des clients ayant payés pour une expérience et non comme des bénévoles prêts à donner de leur personne. Il convient donc de relativiser les appels au développement personnel et à l’échange inter-culturel, qui dans bien des cas tiennent plus du fantasme que de la réalité. 

B : Une expérience qui renforce les stéréotypes et creuse les différences

Une promesse qui est également souvent agitée par les agences de volontourisme est celle du dépassement des stéréotypes. En fournissant un espace de rencontre entre différentes cultures, les VTOs espèrent donner l’occasion à leurs visiteurs de revisiter certains clichés qu’ils peuvent avoir et accéder à une meilleure compréhension de l’autre. Pourtant, comme démontré par Daniel A. Guttentag, le volontourisme encourage bien souvent la perpétuation de certains stéréotypes et met en scène une romanticisation de la pauvreté (30). Simpson met en évidence ce phénomène dans son analyse des stratégies de marketing utilisées par les agences de volontourisme : elles utilisent des imageries réductrices des destinations pour faire la promotion de séjours, puisant dans un imaginaire occidental faisant appel à l’orientalisme et à l’exotisme (31). On y retrouve une essentialisation de l’autre, c’est-à-dire que des groupes de personnes sont réduits à certains traits de caractères stéréotypés. Simpson cite directement depuis les sites web de certaines agences : “Brazilians exhibit ‘energy and joy’, Paraguayans ‘are unfailingly charming’ and welcoming, and Bolivians are ‘generally shy and gracious »’. Il n’est également fait référence aux communautés hôtes que par le biais de leurs besoins, ce qui contribue à une certaine forme de déshumanisation. Cette forme de langage crée une barrière entre locaux et volontaires. A la suite d’entretiens menés avec d’anciens participants à des programmes de volontourisme, Simpson note que ceux-ci ont tendance à mettre en avant les différences entre eux et les communautés hôtes, et à insister sur ce qui les sépare plus que sur ce qui les rassemble. 

Une autre conséquence néfaste du volontourisme est qu’il permet le développement d’une rationalisation et d’une romanticisation de la pauvreté. Nombres d’études (Simpson, 2004 (32), Raymond and Hall, 2008 (33)) montrent que les volontaires aiment à insister sur le “bonheur” des locaux rencontrés, et ce malgré leur pauvreté. Simpson cite une ancienne volontaire au Pérou : ‘Here they don’t have TVs but it doesn’t bother them because they don’t expect one, I think they are a lot more grateful for what they get’. Raymond and Hall y voient une manière d’excuser et de justifier la pauvreté, voire même de l’idéaliser en l’associant avec une pureté mentale et émotionnelle, ce qui contribuerait à légitimer les inégalités économiques Nord-Sud. 

C : La perpétuation de schémas de pensée néo-coloniaux

Enfin, le volontourisme peut aussi participer à la perpétuation de schémas de pensée néo-coloniaux. Phoebe Everingham et Sara C. Motta s’attachent à montrer ce mécanisme dans leur article “Decolonising the ‘autonomy of affect’ in volunteer tourism encounters” (34). Pour ce faire, elles s’aident de la théorie de l’affect. Cette théorie permet d’étudier les relations humaines par le biais des affects, notion complexe qui définit nos ressentis et nos émotions mais n’est pas forcément exprimable par le langage (35). Cette notion permet notamment d’analyser les relations de pouvoir – s’inspirant en cela des travaux de Foucault.

 Les autrices de l’article cherchent donc à montrer (entre autre) que, par le biais de certaines stratégies de communication, les agences de volontourisme encouragent le maintien d’une vision du monde néolibérale et néocoloniale. Elles expliquent que le volontourisme contribue à  marquer la différence entre ceux dans le besoin (les pays du Sud) et ceux qui aident (les pays du Nord), et ce notamment en utilisant un champ lexical lié à l’émotion dans leurs campagnes de promotion, insistant sur des notions de compassion, d’empathie et de justice. Ce langage légitimerait une certaine forme de domination morale et spirituelle de l’Occident. L’affect serait alors utilisé pour apaiser la culpabilité des volontaires quant à leur position de privilège et les distraire de tous questionnements sur les inégalités qu’ils peuvent observer. On y retrouve encore une fois le mythe du local “poor-yet-happy”, qui empêche les volontaires d’accéder à une prise de conscience quant aux perpétuations de schémas de domination néo-coloniaux. 

Les autrices notent aussi que l’utilisation de l’anglais, très majoritaire dans le monde du volontourisme, contribue à entretenir un héritage impérialiste néo-colonial en plaçant l’Occident en position dominante dans les discussions. Elle renforce aussi l’image d’expert régulièrement conférée aux touristes volontaires, alors même que ceux-ci n’ont souvent ni légitimité ni formation dans leur domaine d’activité. Donner des cours d’anglais est ainsi une forme très populaire de volontourisme, sans pour autant que les volontaires participant à ces programmes aient des compétences spécifiques dans ce domaine. 

Le volontourisme peut donc être perçu comme une pratique contribuant à perpétuer une vision du monde néocoloniale et des dynamiques d’échanges Nord-Sud profondément inégales. 

Il a ainsi été montré que le phénomène du volontourisme peut avoir des impacts négatifs non seulement sur les communautés hôtes, mais aussi sur les volontaires eux-mêmes. En échouant à remplir ses promesses de développement personnel et d’échanges interculturels, il participe à creuser les différences entre volontaires et locaux, contribue à entretenir certains stéréotypes, et agit selon des logiques néo-coloniales. 

Il apparaît donc clair que le développement du volontourisme ces dernières décennies a entraîné de multiples dérives. Quelles sont alors les mesures qui ont été prises pour contrôler et réguler le secteur ? 

III : Les mesures prises pour réguler le volontourisme, une étude à travers l’exemple du volontourisme en orphelinat

Pour répondre à cette question il convient de se pencher sur l’exemple du volontourisme en orphelinat, secteur dont les déboires sont particulièrement criants et qui capte donc l’opinion publique. Cet exemple nous permet alors d’étudier les solutions proposées et mises en place pour limiter ses dérives, avant d’élargir le sujet au volontourisme en général.

A : Les dérives particulièrement cruelles du volontourisme en orphelinat

Le bénévolat en orphelinat est ainsi une forme particulièrement populaire de volontourisme (36), comme l’explique Lily Baron dans son article No child should feel left behind: the illegality of orphanage voluntourism under article 19 of the united nations convention on the rights of the child (37). Elle y détaille les dérives du volontourisme en orphelinat au Cambodge et en Ouganda, avant d’expliquer que ces pratiques sont contraires à la convention sur les droits de l’enfance des Nations Unies et de suggérer diverses pratiques pour mieux réguler le secteur. Elle montre tout d’abord que le volontourisme constitue une source de financement très importante pour de nombreux orphelinats, ce qui pousse certaines organisations à créer de tels établissements uniquement dans le but d’attirer des touristes étrangers. Cette recherche de profit pousse alors des associations peu scrupuleuses à employer des moyens illégaux pour pallier le manque de véritables orphelins. Ils utilisent des “social orphans”, c’est à dire des enfants dont les parents sont encore en vie mais ne vivant plus au sein de leur foyer (38). Ce phénomène peut prendre une ampleur considérable. Au Népal, 85% des enfants vivant en orphelinat ont au moins un parent en vie (39); au Ghana, ce chiffre monte jusqu’à 90% (40); au Sri Lanka, il est de 92% (41); au Liberia, de 98% (42). Le volontourisme en orphelinat repose donc sur une arnaque à grande échelle. 

Or ce phénomène, non content d’être dépourvu de toute fondation réelle, a souvent des impacts négatifs sur les enfants eux-mêmes. Les “social orphans” amenés au sein des orphelinats le sont souvent au moyen de méthodes à l’éthique plus que discutable. Ils sont repérés par des recruteurs, qui font miroiter aux parents la promesse d’une éducation  gratuite pour leur enfant au sein d’une école en ville, leur assurant qu’ils pourront le visiter régulièrement (43). A la place, les recruteurs vendent l’enfant à un orphelinat, qui l’exploite ensuite pour le profit, et l’empêche de retourner auprès de ses parents. Dans certains cas, les enfants peuvent même être kidnappés. 

Il a de plus été montré que le volontariat auprès d’enfants peut créer des troubles de l’abandon et des traumas à long terme (44). Sara Dillon, spécialiste du droit des enfants, explique : “living in group settings with inconsistent caregivers leaves residual trauma that is difficult to ameliorate.” (45) Être constamment exposé à une succession de volontaires prive ainsi les enfants de toute forme de stabilité émotionnelle, et leur rends difficile la formation de réelle connections dans le futur, les laissant vulnérables à divers formes d’exploitations (46). En favorisant des missions à courtes durées, les agences de volontourisme encouragent ce phénomène. 

Mais les conséquences négatives sur la santé, aussi bien mentale que physique, des enfants peuvent être encore plus profondes. Ces derniers sont parfois forcés à des mises en scènes visant à apitoyer les touristes pour les inciter à donner de l’argent – par exemple via des actes de mendicité (47). Pire encore, les enfants peuvent être intentionnellement maltraités, toujours dans l’objectif de pousser aux donations. C’est ce qu’explique Laurie Ahern dans un article s’attardant sur le cas du Népal (48): “Children can be intentionally underfed, shabbily dressed and living in squalid conditions in an effort to elicit even more donations.” 

La cruauté de ces pratiques s’explique par la rentabilité financière du secteur du volontourisme en orphelinat. A titre d’exemple, en Thaïlande, le coût pour pouvoir passer une semaine auprès d’enfants pour des volontaires est de près de 400$ (49). 

Mais l’exploitation des enfants en orphelinat est loin de s’arrêter aux cas déjà cités. L’abus peut parfois provenir des touristes volontaires eux-mêmes. Laurie Ahern explique : “Once delivered to bogus orphanages, children are at risk of sexual and physical abuse, not only from staff, but from a steady stream of volunteers and donors who receive unfettered access to them.” En effet, les orphelinats n’ont aucune procédures de vérification pour l’accueil des touristes; n’importe qui est donc libre de rejoindre ces programmes (50). De plus, il n’existe pas de règlements pour garantir la sécurité des enfants (51). Les touristes sont ainsi libres d’entrer dans les chambres des enfants à leur guise, voire de les emmener se promener en-dehors de l’orphelinat sans supervision. Dans ces conditions, les cas d’abus sexuels sont multiples, et rarement découverts. Quelques affaires ont néanmoins permis de faire connaître ce phénomène auprès du grand public. En 2015 par exemple, un touriste volontaire Canadien est condamné par un tribunal népalais pour le viol d’un garçon de 15 ans en situation de handicap (52).

Ces actions ne sont pas toujours du fait d’individus isolés. Les orphelinats accueillant des programmes de volontourisme sont également parfois suspectés d’entretenir des liens avec des réseaux de trafic d’enfants. Laurie Ahern a ainsi mise en évidence, dans un article de 2015, des liens entre des orphelinats en Ukraine et des producteurs de pédopornographie (53).

Le volontourisme en orphelinat est donc un secteur qui entraîne des dérives particulièrement cruelles et visibles. A ce titre, il n’est pas étonnant que les tentatives de régulation du volontourisme émergent bien souvent en premier lieu en réaction à son développement. 

B : Les tentatives de régulation du secteur du volontourisme en orphelinat

Il s’agit donc d’étudier les mesures mises en place pour mieux le contrôler. C’est ce que fait Lily Baron dans son article No children should feel left behind (54). Elle montre que le volontourisme en orphelinat est contraire à l’article 19 de la UNCRC (UN Convention on the Rights of the Child) (55) – une charte ratifiée par la quasi-totalité des pays de la planète. L’article 19 déclare : 

States Parties shall take all appropriate legislative, administrative, social and educational measures to protect the child from all forms of physical or mental violence, injury or abuse, neglect or negligent treatment, maltreatment or exploitation, including sexual abuse, while in the care of parent(s), legal guardian(s) or any other person who has the care of the child.

La charte cherche notamment à protéger les enfants en situation d’abus en les considérant comme des individus jouissant de droits, et non comme de simples victimes sans liberté d’actions. Cependant, malgré son implantation quasi universelle, la charte peine dans bien des cas à accomplir son rôle. Le volontourisme en orphelinat a ainsi connu une croissance exponentielle ces dernières décennies, malgré des tentatives de régulation et d’application des articles de la charte de la part des pays hôtes. L’Ouganda, notamment, se fait remarquer pour ses multiples régulations et décrets autour du secteur. On peut citer le National Orphans and Other Vulnerable Children Policy (NOP) (56), le Children (Amendment) Act (57) ou encore le Children (Approved Homes) Rules (58). Pour Lily Baron, l’Ouganda, qui n’a pas véritablement les moyens de mettre en place des politiques aussi ambitieuses, ne remplit cependant pas ses obligations selon la UNCRC, puisque le volontourisme en orphelinat y reste en pleine expansion. Cette inefficacité des initiatives prises à l’échelle de pays individuels ne se retrouve pas qu’en Ouganda. Le Népal se démarque également pour ses tentatives de régulation particulièrement fortes : le pays a en effet rendu le volontourisme en orphelinat totalement illégal, et a interdit aux étrangers entrant dans le pays avec un visa touristique de participer à des activités de volontariat (59). Pourtant, malgré cela, le phénomène reste toujours très présent au sein du pays, avec des dizaines de milliers de volontouristes qui continuent de se rendre au Népal chaque année (60). Dans un pays où la pauvreté reste très présente, l’industrie représente en effet de tels bénéfices que les autorités sont peu motivées à mettre en place les décrets adoptés. 

Pour Lily Baron, il apparaît donc clair que ni des traités internationaux ni des initiatives locales ne sont à même de réguler le développement du volontourisme. Selon elle, une réponse plus adéquate repose sur trois piliers.

Tout d’abord, les premières mesures de régulation doivent venir, non des pays hôtes des programmes de volontourisme, mais plutôt des pays envoyant les volontouristes en premier lieu. Lily Baron propose que tous les pays ayant signé la UNCRC interdisent à leurs citoyens de faire du volontariat dans des orphelinats à l’étranger. Elle explique que cette mesure forcerait les orphelinats à fermer, car ceux-ci sont entièrement dépendants des touristes étrangers pour leur financement (61), sans pour autant jeter les enfants à la rue, puisque dans la très grande majorité des cas ceux-ci ont encore des parents en vie. Il s’agit ici de porter le blâme du phénomène non seulement sur les orphelinats mais également sur les touristes, qui encouragent et entretiennent, souvent par ignorance, le phénomène.

Lily Baron propose ensuite de compléter cette mesure par une interdiction pour les individus, entreprises, ou ONG de faire de la publicité autour de et/ou de financer le volontourisme. Elle explique que ces politiques doivent venir de la part des instances étatiques, seules capables de mettre en place ces mesures. Elle prend pour exemple l’Australie, qui est devenu le premier pays du monde à reconnaître le trafic d’enfants en orphelinat comme une forme d’esclavage moderne (62).

Enfin, la dernière réponse au volontourisme doit venir, selon Lily Baron, cette fois-ci non des états mais plutôt des individus. Elle encourage ceux désireux de rejoindre des programmes de volontourisme, ou souhaitant faire des dons à des orphelinats à l’étranger, à plutôt soutenir des associations ou organisations visant à la réunification des familles séparées (63). Il s’agit de résoudre le problème à la source : la raison pour laquelle les orphelinats sont capables de “recruter” de faux orphelins est bien souvent car leurs familles n’ont plus les moyens financiers de les entretenir (64). En créant des services permettant aux enfants de s’épanouir au sein de leurs familles d’origine, ces associations permettent de résoudre ex ante la crise des orphelins. Financer de tels programmes, plutôt que des institutions soutenant le volontourisme en orphelinat, est donc selon Lily Baron la solution la plus apte à résoudre ce problème. 

L’article de Lily Baron nous permet ainsi de tirer quatres conclusions des tentatives de régulation du volontourisme en orphelinat – qui peuvent être étendues au volontourisme en général.

  • Tout d’abord, les traités internationaux, comme la UNCRC, n’ont qu’une efficacité limitée; 
  • Ensuite, les initiatives locales prises par les pays hôtes ont elles aussi un impact mitigé, à cause à la fois d’un manque de ressource et d’un manque de volonté pour les appliquer, compte tenu des bénéfices engrangés par l’industrie du volontourisme;
  • Les pays du Nord, ceux desquels partent les volontouristes, sont les plus à même de réguler le phénomène, car ils n’en profitent pas directement et ont les moyens de mettre en place les décrets adoptés;
  • Enfin, la réponse doit aussi venir du niveau individuel, en incitant les donateurs à choisir des associations plus responsables.

C : Quelles mesures prendre pour mieux encadrer le volontourisme à travers le monde ?

L’étude de cas du volontourisme en orphelinat nous permet donc de généraliser les mesures prises au volontourisme dans son ensemble. En effet, de plus en plus, alors que son impact est remis en question, des tentatives pour mieux l’encadrer  émergent de par le monde. La France n’est pas en reste dans cet effort (65). Un exemple pertinent est celui de la proposition de loi N°3670 en date du 14 décembre 2020 (66), enregistré à la Présidence de l’Assemblée Nationale. Cette proposition vise à protéger les personnes en désir d’engagement contre les dérives liées à ce phénomène, à reconnaître le rôle de France Volontaires et de ses membres dans le développement et la promotion d’un volontariat international de qualité, et veiller au respect des obligations de la France en faveur des droits humains, notamment celles inscrites dans la Convention Internationale des droits de l’enfant. 

L’article 2 vise notamment à compléter dans le code pénal la définition de la « traite des êtres humains », afin d’y faire apparaître l’utilisation et la mise en scène de personnes vulnérables dans le but d’organiser des séjours touristiques. Cet article vise également à renforcer l’application de la Convention internationale des droits de l’enfant à travers l’article 9, stipulant qu’il faut veiller à ce que “l’enfant ne soit pas séparé de ses parents contre leur gré”. L’article 3 prévoit de soumettre les organisations proposant des actions de volontariat au sein de structures œuvrant auprès de mineurs, aux mêmes règles de vigilance que les organisations travaillant en France, en empêchant l’accès à ces séjours touristiques ou missions aux personnes ayant été condamnées pour un crime ou pour certains délits (67). 

Il est intéressant de noter que les propositions du projet de loi recoupent largement les idées avancées par Lily Baron. En préconisant de renforcer le rôle de France Volontaire, la loi met également en évidence un troisième type d’acteur essentiel au contrôle du volontourisme : les associations et ONG de volontariat international. La responsabilité de mieux contrôler le secteur leur incombe également.

Pour cela, ces organisations devraient agir selon certains principes. Tout d’abord, comme démontré tout au long de cet article, la recherche du profit est une caractéristique du volontourisme qui joue un rôle moteur dans l’apparition de ses dérives. Aussi, ces organisations devraient reposer sur un modèle de non-profit. Elles devraient également garder à l’esprit que les besoins des volontaires ne doivent pas être placés au-dessus de ceux des locaux. Enfin, afin de s’assurer d’un impact positif sur les communautés hôtes, il convient pour ces ONG de toujours remettre en question leurs actions et de s’interroger sur leurs conséquences, et ce en suivant les préconisations de l’abondante littérature scientifique qui existe sur le sujet, dont cet article n’a fait qu’effleurer la surface. 

Conclusion

Le volontourisme est donc un phénomène dont les multiples dérives sont encouragées par une logique de fonctionnement reposant sur le profit. En se concentrant sur les besoins des volontaires plutôt que sur ceux des locaux, il encourage des conflits culturels et génère un cycle de dépendance économique. Ses promesses de développement personnel faites aux volontaires tiennent plus du fantasme que de la réalité. Dans les faits, le volontourisme encourage les stéréotypes et contribue à creuser les différences entre locaux et volontaires. En réaction à ces dérives, et plus particulièrement à celles liées au volontourisme en orphelinat, de multiples projets de régulation du secteur émergent de par le monde. 

La responsabilité de venir à bout des dérives du secteur incombe tout autant aux individus qu’aux organisations gouvernementales. En se renseignant mieux sur le sujet, par exemple en suivant les recommandations de France Volontaire, tout le monde peut avoir un impact. Il faut arrêter de financer les organisations de volontourisme – que ce soit via des dons ou en partant en séjour avec eux -, et à la place leur préférer des ONG plus responsables, capables de s’interroger et d’évoluer pour améliorer leur impact, et dont le fonctionnement ne repose pas sur le profit. 

Notes et bibliographie

  1.  See VAN DOORE ET AL., supra note 12, at 1; cf. NEXT GENERATION NEPAL
  2.  See Volunteering In Nepal? What You Should Know Before Volunteering in an Orphanage in Nepal, UNICEF (Oct. 4, 2018), 
  3.  VAN DOORE ET AL., supra note 12, at 1; see Laurie Ahern, Donors Need to Support Vulnerable Families Not Rebuild Nepalese Orphanages, HUFFINGTON POST (May 22, 2016, 6:48 PM), https://www.huffpost.com/entry/donors-need-to-supportvulnerable-families_b_7422618
  4. Wearing S. 2001. Volunteer Tourism: Experiences that Make a Difference. CABI Publishing: New York
  5.  Attention au volontourisme – France-Volontaires
  6.  SEMELANE Sindy : “Les facettes du volontourisme au sein de l’engagement international”, 2022
  7.  Daniel A. Guttentag, “The Possible Negative Impacts of Volunteer Tourism”, 2009
  8.  ibid
  9.  Lily Baron, “NO CHILD SHOULD FEEL LEFT BEHIND: THE ILLEGALITY OF ORPHANAGE VOLUNTOURISM UNDER ARTICLE 19 OF THE UNITED NATIONS CONVENTION ON THE RIGHTS OF THE CHILD”, 2022
  10. Daniel A. Guttentag, “The Possible Negative Impacts of Volunteer Tourism”, 2009
  11. Söderman N, Snead S. 2008. Opening the gap: the motivation of gap year travellers to volunteer in Latin America
  12. Wearing S. 2001. Volunteer Tourism: Experiences that Make a Difference. CABI Publishing: New York
  13. Lyons K, Wearing S. 2008a. All for a good cause? The blurred boundaries of volunteering and tourism
  14. Daniel A. Guttentag, “The Possible Negative Impacts of Volunteer Tourism”, 2009
  15. Simpson K. 2004. ‘Doing development’: the gap year, volunteer-tourists and a popular practice of development
  16. Carey S. 2001. The virtuous vacation? More travelers sweat, teach as volunteers on time off: the burden of do-gooders
  17. Van Engen J. 2000. The cost of short-term missions. The Other Side
  18.  Pearce II J. 1980. A volunteer worker placement model for business. Annals of Tourism Research
  19. Van Engen J. 2000. The cost of short-term missions. The Other Side
  20. Wearing S. 2001. Volunteer Tourism: Experiences that Make a Difference. CABI Publishing: New York
  21.  McGehee N, Andereck K. 2008. ‘Pettin’ the critters’: exploring the complex relationship between volunteers and the voluntoured in McDowell County, West Virginia, USA, and Tijuana, Mexico. In Journeys of Discovery in Volunteer Tourism
  22. Re-conceptualizing volunteer tourism organizations roles: A host perspective, 2021, Tourism Management Perspectives
  23. Wall G, Mathieson A. 2006. Tourism: Change, Impacts and Opportunities. Pearson Prentice Hall: Toronto.
  24. Clifton J, Benson A. 2006. Planning for sustainable ecotourism: the case for research ecotourism in developing country destinations. Journal of Sustainable Tourism
  25.  Wearing S. 2001. Volunteer Tourism: Experiences that Make a Difference. CABI Publishing: New York
  26. McGehee N, Andereck K. 2008. ‘Pettin’ the critters’: exploring the complex relationship between volunteers and the voluntoured in McDowell County, West Virginia, USA, and Tijuana, Mexico. In Journeys of Discovery in Volunteer Tourism
  27. Re-conceptualizing volunteer tourism organizations roles: A host perspective; Esi Akyere Mensah, Ph.Da,* , Elizabeth Agyeiwaah, Ph.Db , Felix Elvis Otoo, Ph.Dc, Tourism Management Perspectives
  28.  Bochner, S. (Ed.). (2013). Cultures in contact: Studies in cross-cultural interaction. Elsevier. Bryman, A. (2008). Why do researchers integrate/combine/mesh/blend/mix/merge/ fuse quantitative and qualitative research. Adv. Mixed Meth. Res., 87–100. 
  29. Flipping the principal-agent model to foster host community participation in monitoring and evaluation of volunteer tourism programmes. Tourism Recreation Research, 43(3), 321–334. 
  30.  Daniel A. Guttentag, “The Possible Negative Impacts of Volunteer Tourism”, 2009
  31. Simpson K. 2004. ‘Doing development’: the gap year, volunteer-tourists and a popular practice of development. Journal of International Development
  32. ibid
  33.  Raymond E, Hall C. 2008. The development of cross-cultural (mis)understanding through volunteer tourism. Journal of Sustainable Tourism
  34.  Phoebe Everingham & Sara C. Motta (2022) Decolonising the ‘autonomy of affect’ in volunteer tourism encounters, Tourism Geographies, 24:2-3, 223-243, DOI: 10.1080/14616688.2020.1713879
  35. What is Affect Theory? | Donovan Schaefer, University of Pennsylvania
  36. NEXT GENERATION NEPAL, ORPHANAGE TRAFFICKING AND ORPHANAGE VOLUNTOURISM 3 (2014)
  37. NO CHILD SHOULD FEEL LEFT BEHIND: THE ILLEGALITY OF ORPHANAGE VOLUNTOURISM UNDER ARTICLE 19 OF THE UNITED NATIONS CONVENTION ON THE RIGHTS OF THE CHILD, Lily Baron, 2022
  38. Sara Dillon, The Missing Link: A Social Orphan Protocol to the United Nations Convention on the Rights of the Child, 1 HUM. RTS. & GLOBALIZATION L. REV. 39, 39 (2008)
  39. Volunteering In Nepal?, supra note 1
  40. Protecting Children from Orphan-Dealers, NEW HUMANITARIAN (May 27, 2009)
  41. Tina Rosenberg, The Business of Voluntourism: Do Western DoGooders Actually Do Harm? GUARDIAN (Sept. 13, 2018, 1:00 PM), 
  42. ibid
  43.   BETTER VOLUNTEERING BETTER CARE, COUNTRY FOCUS: GHANA 6 (Andrea Messmeer et al. eds., 2014
  44.  Georgette Mulheir, Voluntourism Harms, Not Helps, The World’s Orphanage Children, HUFFINGTON POST (Aug. 22, 2016)
  45.  Sara Dillon, Time for a Truth-Based Policy: Humanitarian Access to Children Living Without Family Care
  46.  Georgette Mulheir, Voluntourism Harms, Not Helps, The World’s Orphanage Children, HUFFINGTON POST (Aug. 22, 2016)
  47.  Tess Guiney, ‘Orphanage Tourism’ in Cambodia: When Residential Care Centres Become Tourist Attractions, 21 PAC. GEOGRAPHIES
  48.  Laurie Ahern, Donors Need to Support Vulnerable Families Not Rebuild Nepalese Orphanages, HUFFINGTON POST (May 22, 2016
  49.  David Eimer, Voluntourism Tips: Is it Ethical to Visit Orphanages?, LONELY PLANET (Apr. 25, 2013)
  50.  Volunteering In Nepal? What You Should Know Before Volunteering in an Orphanage in Nepal, UNICEF (Oct. 4, 2018)
  51.  Helen Nianias, No Hugs, No One to Talk to: How Ugandan Orphanages are Harming a Generation, GUARDIAN (Nov. 23, 2017)
  52.  Nepal Convicts Canadian Orphanage Volunteer of Sexual Assault of Disabled Boy, 15, STRAITS TIMES (Mar. 2, 2015)
  53.  Laurie Ahern, Ukraine Orphanages Feeder for Child Trafficking, HUFFINGTON POST (June 2, 2015)
  54.  NO CHILD SHOULD FEEL LEFT BEHIND: THE ILLEGALITY OF ORPHANAGE VOLUNTOURISM UNDER ARTICLE 19 OF THE UNITED NATIONS CONVENTION ON THE RIGHTS OF THE CHILD, Lily Baron, 2022
  55.  Convention on the Rights of the Child | UNICEF
  56.   MINISTRY OF GENDER, LABOUR & SOC. DEV., supra note 124
  57.  The Children (Amendment) Act (Act No. 9/2016) (Uganda)
  58.  The Children (Approved Homes) Rules (Rules Supplement No. 52/2013) (Uganda).
  59.  Immigration Rules, 1994, Rule 20 (Nepal)
  60. MARTIN PUNAKS & KATIE FEIT, NEXT GENERATION NEPAL, THE PARADOX OF ORPHANAGE VOLUNTEERING 26 (2014). 
  61.  Tess Guiney, ‘Orphanage Tourism’ in Cambodia: When Residential Care Centres Become Tourist Attractions, 21 PAC. GEOGRAPHIES 9, 13 (2012) 
  62.  Australia Says Orphanage Trafficking is Modern-Day Slavery,
  63.  Holly Havens, The Harms of Orphanage Voluntourism: Misperceptions Among Volunteers 49 (Feb. 2018) (M.A. thesis, Columbia University) 
  64. ibid
  65.  SEMELANE Sindy : “Les facettes du volontourisme au sein de l’engagement international”, 2022
  66.  Proposition de loi nº 3670 relative à la lutte contre certaines dérives liées au volontourisme (assemblee-nationale.fr)
  67.  SEMELANE Sindy : “Les facettes du volontourisme au sein de l’engagement international”, 2022